Ex-athlète de la voix, le contre-ténor britannique chante dimanche à Corsier (Genève). Un récital privilégiant l'intimité
Fin des années 70. Les contre-ténors sèment le trouble, mais personne n'y croit vraiment. Un jeune Britannique enregistre le Stabat Mater de Vivaldi. La maison de disques (L'Oiseau-Lyre) accepte, sans trop y croire non plus. Mais voilà que ce disque devient un best-seller. Le bouche-à-oreille fait son effet, le monde entier se berce au son de ces harmonies méditatives, plus de 300 000 exemplaires vendus à ce jour. James Bowman décuple sa renommée, il popularise cette tessiture qui, depuis, a pris un envol phénoménal, jusqu'au film Farinelli.
«Aujourd'hui, la jeune génération est en pleine relève, alors que les contre-ténors existent depuis toujours: ils chantaient dans les chœurs à l'église chrétienne», explique cet Anglais à l'accent follement british. Le public s'est donc habitué à ce timbre mystérieux, femme dans un corps d'homme, qui rappelle celui du castrat sans l'être exactement. «Ce sont deux techniques de chant différentes, car le contre-ténor s'appuie sur un falsetto très développé. D'ailleurs le Stabat Mater de Vivaldi a été écrit pour un alto masculin à Bergame, tandis que celui de Pergolesi était destiné à deux castrats de Naples, l'un soprano, l'autre alto.» Et d'insister sur un vibrato minimal, pas comme à l'opéra wagnérien, où les sopranos chevrotantes pullulent.
L'opéra baroque? Pas gagné d'avance. Car James Bowman était enfant de chœur, dans la cathédrale d'Ely à Oxford, avant de se consacrer à l'histoire au New College de la prestigieuse cité universitaire. Puis voilà qu'il se prend d'affection pour un répertoire inédit: «Personne ne m'a incité à devenir contre-ténor, c'est une décision que j'ai prise moi-même.» D'autant qu'à l'époque, il n'y a guère qu'Alfred Deller pour oser affronter le public en bravant l'image du chanteur toréador. Provocateur, James Bowman ira jusqu'à revêtir des chaussures à semelles compensées, incarnant Polinesse dans l'Ariodante de Händel, au Grand Théâtre de Genève.
Mais Benjamin Britten est là. Le voici qui tombe sous le charme lors d'une audition. Il l'engage aussitôt dans son English Opera Group. Le fait débuter à Londres. Lui dédie le Canticle IV «The Journey of Magi». Lui compose une voix d'Apollon, dans Mort à Venise. Puis James Bowman rencontre Christopher Hogwood. «Christopher jouait la harpe et le clavecin, dans le Music Consort de David Munrow.» Le jeune homme au physique d'athlète s'allie alors aux voix blanches de l'Academy of Ancient Music, les dotant de son timbre fruité, épluchant par ailleurs les rôles de castrat alto dans les opéras de Händel. «Nous étions parmi les pionniers de la musique ancienne, en Angleterre, car Hogwood est arrivé avant Trevor Pinnock et Roger Norrington.» Autre collaboration intense, celle avec le King's Consort, qui l'amènera à enregistrer les odes de Purcell pour Hyperion.
Intimité et mélancolie
«Small is beautiful», comme disent les Anglais. Depuis 1992, James Bowman a renoncé à l'opéra. Il vit une seconde carrière. «Je préfère préserver ma voix. Aujourd'hui, je donne des récitals, je mise sur la simplicité. Mon timbre a pris une teinte sombre, j'aime la mélancolie de John Dowland.»
James Bowman, Matthias Spaeter (luth). Œuvres de Dowland, Händel et Purcell. Eglise de Corsier (Genève), dimanche à 17 h 30. Entrée libre, collecte.
in Le Temps du 16 décembre 2000